Drôle de potage

La suite des aventures de Max…

Ça y est, j’ai repris le collège. Ça fait un peu drôle de reprendre le bus, surtout si tôt, j’ai plus l’habitude. Maman m’attend près de la porte avec un masque dans chaque main pour pas que j’oublie. Étrange de retrouver le collège, mais on s’y fait. Le plus bizarre c’est peut-être de ne plus se bagarrer en récréation mais au moins on n’a plus les Troisièmes qui viennent faire les malins. Alors on discute entre nous, on ne va quand même pas jouer à Loup touche touche avec nos ombres comme ma sœur à l’école. À la cantine, on nous demande de parler moins fort. On essaie de baisser le ton mais c’est pas évident, tous à trois mètres les uns des autres. En classe, j’ai eu un peu de mal à reconnaître les profs avec leur masque. Nous, on reste assis à notre table et eux, ils défilent un par un. Un vrai jeu de « Qui est-ce » géant. J’ai cru que la prof de musique allait tomber dans les pommes quand elle a essayé de nous réinterpréter une chanson des Kids United à sa façon, le masque se gonflait et se dégonflait un peu comme une méduse, ses yeux commençaient à virer vitreux. Mais elle s’est vite reprise. Elle s’est assise sur sa chaise, elle a enlevé son masque, elle a bu un verre d’eau, elle a remis son masque et puis elle a fait démarrer un CD. Le prof de sport, lui, est absent ; c’est un peu dommage mais bon, y paraît qu’on n’aurait pas pu faire grand-chose à part de l’endurance. Au moins, les jours où on n’a pas collège on se retrouve avec les copains pour faire du foot au bout de la rue, alors c’est pas si grave en fait. Ça fait du bien de courir partout. Quand on a chaud, pour pas qu’on boive dans la même bouteille, Maman nous a donné les grands verres en plastique qui étaient prévus pour la kermesse. On a improvisé une super séance de chamboule-tout avec. C’était trop bien.

« Comment imaginez-vous le monde d’après ? », « De quel monde d’après rêvez-vous ? ». Voilà, je suis revenu au collège et on veut à nouveau me faire réfléchir. Au début la prof de français était hyper enthousiaste de nous revoir, pleine d’entrain. Elle voulait qu’on fasse du théâtre, elle disait que c’était génial, que les masques finalement c’est l’essence même du théâtre figurez-vous, qu’on allait être reliés, à la fois avec l’Antiquité et la Commedia dell’arte. Elle a essayé de nous faire jouer Le Médecin malgré lui, mais le truc c’est qu’on n’a pas trop réussi à jouer la scène de ménage du début sans se toucher. La colère, les menaces, les coups de bâton, tout ça c’est compliqué. On essayait de le faire de loin en hurlant les injures avec des yeux très méchants, mais on ne pouvait pas s’empêcher de s’approcher. La prof s’intercalait entre nous tout en sautant en arrière dès qu’on la touchait, ça a fait un beau bazar. La scène où Sganarelle fait semblant d’être médecin, ça n’a pas trop marché non plus, même quand la prof nous a dit d’imaginer que c’était une téléconsultation. Léa a enlevé son masque pour faire comme si c’était un téléphone, sauf que la prof a râlé et que Léa a cassé l’élastique en essayant de remettre vite fait son masque. J’vous jure. Du coup, bah, Léa elle a juste accroché son masque à une oreille, et la prof elle nous a collé une rédaction. Elle nous a dit que c’était important de nous projeter dans le futur, qu’on était l’avenir de la planète.

Je regardais Léa avec son masque qui pendouillait et je me disais qu’elle avait de la chance. Moi, il me tient chaud le masque. Des fois, je bois un petit coup dans ma bouteille, juste histoire de pouvoir l’enlever 20 secondes. Il m’a quand même servi l’autre matin quand il faisait froid : pas mal pour se réchauffer en attendant le car à 7h du mat’. L’avantage aussi c’est que le chauffeur a pas vu que je lui faisais une grimace quand il m’a demandé de mettre mon sac à dos par terre et pas sur le siège à côté de moi parce qu’il avait bien vu que je l’avais posé par terre dans l’abribus mon sac et qu’on sait jamais. Face aux microbes, on n’est jamais trop prudent.

Mais donc pour en revenir au monde d’après… Le monde d’après….le monde d’après… D’après quoi en fait ? Moi j’aimais bien le monde d’avant. Le monde d’avant la rentrée du mois de juin, quand on pouvait hiberner. En séance de « méditation » – ça c’est une nouveauté du monde d’après pour remplir les trous d’emploi du temps –  quand on m’a demandé de faire mon portrait chinois du confinement, bah moi j’ai dit que comme animal j’étais un ours, et que ma chambre c’était ma grotte. L’époque préhistorique avec la wifi dans la caverne, ça serait le top franchement.  Et puis sinon, le monde d’avant-d’avant, d’avant le confinement je veux dire, bah c’était sympa. Au moins, maman n’achetait pas des asperges trois fois par semaine. Elle a eu de grandes discussions avec papa, sur la réinvention, le nouveau monde, le retour aux sources, tout ça. Résultat, ils nous ont traînés tous les trois à la ferme du coin mercredi dernier. Maman était tellement contente devant les légumes que ça faisait de petits nuages de buée sur ses lunettes avec le masque. Elle disait « tu te rends compte, c’est génial, les légumes ne sont même pas lavés » Résultat : Courgettes, carottes, salades, radis et asperges à gogo. Si c’est ça d’être passé en zone verte…. Heureusement, il y avait quand même quelques fraises. Moi, je rêve d’un Big Mac, mais il faut croire qu’on n’est plus en démocratie : j’ai beau manifester, personne ne m’écoute. Papa et maman nous ont expliqué qu’on allait devenir des « locavores » pour pas détruire les icebergs. Après les courses, quand mon petit frère a demandé où étaient les bananes –il peut en manger trois d’affilée – , ils ont quand même un peu blêmi. Maman a tenu dix jours et puis elle est revenue du supermarché avec plein de bananes équitables. Elle a dit que c’était super important d’aider les petits producteurs du Costa Rica. C’est sa phase engagée. En ce moment, elle s’enflamme et s’extasie vraiment pour un rien. Les coquelicots à l’abri bus par exemple. Y en a trois qui sortent du mur. Chaque fois qu’elle passe devant elle les observe, elle les admire, limite si elle les embrasse pas. Moi je dis rien mais je me demande si j’ai pas vu le chien du voisin faire pipi dessus l’autre jour. Le mois dernier, quand on courait dans le jardin pour garder la forme, tout d’un coup elle m’a crié de faire un détour, pas pour éviter un virus qui se serait caché derrière un arbre, non, mais pour pas écraser de minuscules violettes par terre entre les herbes. Elle est capable de couper brutalement ma connexion JUSTE pour que je vienne respirer la bonne odeur du chèvrefeuille. Elle s’est mise à photographier toutes les plantes sauvages du jardin pour faire un herbier électronique. Encore un peu et elle va nous faire manger des orties. Mon père, lui, a retourné tout le potager pour planter des haricots et des pommes de terre. Entre ça et mon petit frère qui cherche des fraises des bois dans le jardin, on est cernés. Avec ma sœur, on songe à les envoyer tous les trois à Koh Lanta pendant qu’on se commandera des fruits de la passion et des frites à la mayonnaise sur Amazon.

8 commentaires sur « Drôle de potage »

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