Consultation

Docteur, j’ai peur. Ça y est, je crois bien que je l’ai attrapée… Non, non, pas de toux, pas de migraine, pas de fièvre, pas de diarrhée…. Mais la frousse, la pétoche, les chocottes… C’est carrément l’angoisse docteur… je crois bien que j’ai attrapé la peur ! J’y pense le jour, la nuit, la nuit et encore le jour. Tout le temps en fait. Il ne me vide pas la tête, le covid, il me la remplit…. Tout le temps. Si ça se trouve, il n’a rien demandé lui ! Il en a sans doute assez qu’on parle de lui sans cesse. Les autres microbes doivent finir par être jaloux… En même temps, il ne fait pas trop d’effort non plus pour me laisser tranquille. À défaut de s’inviter dans mes poumons ou dans mes artères, il a carrément pris ses quartiers dans ma tête. Tranquille le gars. Je n’ai pas eu mon mot à dire. Pas de quartier. Je n’ai jamais voulu d’animal domestique, mais là, il me suit partout. Au supermarché, au travail, dans la rue, dans la salle de bain, dans mon lit, partout ! Oui, dans mon lit ! Pourtant, ça devrait être pépère tranquille sous la couette, tout seul, peinard en tête à tête avec moi rien que moi, mais en fait non, parce que je me repasse le film de tout ce que j’ai pu frôler, respirer, de tout ce que j’ai dû porter, manipuler pendant la journée. Le verrou des toilettes au travail, le robinet que j’ai oublié de refermer en utilisant du papier essuie-tout, la touche de la photocopieuse, le bouton de la sonnette, et pire que tout le flacon de gel sur lequel tout le monde pose ses mains pleines de doigts infectés. Beurk beurk beurk. Heureusement, j’ai toujours mon propre flacon dans la poche. Dès que j’ai peur de mes mains, je me frictionne. Mes mains sont devenues mes ennemies, Docteur. Est-ce que c’est grave ?

Ma voisine, une gentille petite grand-mère, qui m’appelle l’autre jour pour que je l’aide à porter ses sacs de course. J’ai failli vomir. Est-ce qu’elle avait les mains bien propres quand elle a pris les marchandises ? Est-ce que la caissière avait les mains propres quand elle a tout facturé ? J’ai failli prétexter un mal de dos terrible quand elle m’a demandé d’entrer chez elle pour ranger certaines choses sur les plus hautes étagères. Et puis je me suis raisonné en me disant que précisément, ces étagères-là, elle ne les touchait jamais. Ne me demandez pas comment elle va récupérer ses courses tout là-haut, je me suis dépêché de tout ranger pour pouvoir ressortir le plus vite possible. Trop peur qu’elle m’offre à  boire. Apnée totale. J’étais content de rentrer chez moi pour me désinfecter. Bien sûr, il y a le masque, mais j’ai l’angoisse de le confondre avec celui de quelqu’un d’autre. J’ai bien pensé m’en procurer en tissu coloré bien visible, mais est-ce que ça protège autant ? Je crois que je deviens fou. Pourtant je fais tout comme il faut, je me désinfecte les mains, je prends l’élastique, je mets le masque, je ne le porte pas plus de 4h, je me désinfecte les mains, j’enlève le masque en le tenant par l’élastique, je le jette et je mets ma poubelle en quarantaine. Mais rien à faire, j’angoisse. J’ai peur des autres, j’ai peur de moi. J’ai peur de mal faire, j’ai peur de faire. Et plus ça va, plus j’angoisse d’angoisser.

Il y a deux mois, j’ai décidé de rompre. C’était devenu trop compliqué. On prenait des précautions pour se voir. On choisissait des lieux en plein air pour se promener. L’abstinence ne nous gênait pas tellement, on avait pris l’habitude. Elle, elle disait que c’était si romantique, si dix-neuvième siècle de ne pas oser s’embrasser de peur du qu’en dira-t-on. Mais elle voulait voir mon sourire, bas les masques, et moi, je n’avais pas envie de sourire, ni même d’ouvrir la bouche d’ailleurs. Chaque fois qu’elle riait, je reculais de trois pas. On s’est beaucoup disputés quand elle m’a offert des chocolats pour ma fête, et aussi quand elle a voulu me tenir la main. Chaque rendez-vous me donnait des palpitations, ce n’était plus tenable. Je lui ai proposé qu’on continue à s’écrire et à s’appeler tous les jours comme pendant le confinement, mais elle m’a traité de grand malade. Je ne l’ai pas très bien pris, mais au fond, Docteur, je pense qu’elle a raison. Qu’est-ce que je peux faire ?

Je pensais avoir gagné un peu de tranquillité, mais ma voisine est revenue à la charge, j’imagine qu’elle se sent un peu seule. Ses enfants habitent aux États-Unis et ils ont dû annuler leur venue cet été. Elle s’est mise à me faire des cadeaux. Avec le premier pot de confiture que j’ai trouvé sur le pas de ma porte, ça a été assez facile. Un simple coup de javel sur le pot, un peu de savon sur mes mains et le tour était joué. Pour la confiture en elle-même, je n’étais pas trop inquiet, vu que la cuisson tue les microbes. Dans le doute, je l’ai quand même laissée de côté. Cerises, groseilles, mirabelles, j’ai fait la même chose avec tous les pots que j’ai reçus. Avec le coussin brodé, ça a été plus difficile. Déjà, ma voisine me l’a apporté en personne, il a même fallu que j’ouvre le papier cadeau devant elle. Heureusement, il ne pleuvait pas, on a pu rester dehors pour parler. Je me contentais de hocher la tête, mais elle parlait sans arrêt. Je n’arrivais pas à écouter, j’avais juste l’impression que le coussin me brûlait les mains. Je me suis dépêché d’aller me les laver dès qu’elle est partie, j’ai brûlé le papier cadeau, mais je n’ai pas trop su quoi faire du coussin. Impossible de le passer en machine. Je ne voulais quand même pas non plus le laisser au garage avec mes courses qui décontaminent. Finalement, je l’ai placé tout en haut de ma bibliothèque. D’ici un mois, je pourrai le mettre sans problème sur mon canapé, je pense. Il est joli, en plus ! Ma voisine a choisi de représenter une ronde d’enfants qui se tiennent la main. Je n’aime pas spécialement les enfants, surtout en ce moment, mais sur un coussin, ça met un peu de vie, c’est pas mal. Et puis au moins, ce sont des enfants immobiles. Pas comme ceux de ma sœur qui n’arrêtent pas de se coller les uns aux autres et de lécher l’écran de l’ordinateur dès qu’on a un rendez-vous Zoom. Quelle plaie.

Les écrans, je m’en méfie de plus en plus. Je prends toutes mes précautions : le jour, je n’allume plus la télé, ni l’ordinateur. Car cela m’a très vite terrorisé de voir les journalistes se postillonner les uns sur les autres, la bouche à l’air. Les séries, je n’arrivais plus à les suivre non plus, trop de dissections, trop de coups de poings, trop de caresses. Je n’étais à peu près tranquille qu’avec les documentaires animaliers ou les spectacles de one man show. J’ai préféré tout arrêter. Je me suis mis à lire des livres sur le Sahara et l’Antarctique, ça m’a fait du bien. Heureusement, parce que j’ai été déçu par Cent ans de solitude : trop de personnages ! Ma voisine m’a conseillé Huis-clos, je vais voir. Mais c’est la nuit que je n’arrive pas à lutter contre la peur, Docteur. Je rêve que je suis au milieu d’une foule, que les gens se serrent contre moi, que leur souffle se mélange au mien. Parfois, c’est un concert, parfois une manifestation. Le pire c’est quand j’imagine que je suis à l’hôpital. Même pas malade, non ! Mais obligé de m’occuper des malades. Et à chaque fois que je me penche sur quelqu’un pour l’examiner, l’élastique de mon masque craque, ma visière se fendille, et moi, je m’évanouis. Le pire, ça a été le cauchemar de l’anniversaire. Ca a sûrement un rapport avec les 40 ans de mon beau-frère. Il a tout annulé, mais là, j’ai tout vécu. Les embrassades, les accolades, les rigolades, la pluie qui oblige à fermer les fenêtres, et pire, que tout, le moment où mon beau-frère a soufflé ses 40 bougies pendant que tout le monde chantait en hurlant. Au moment où on m’a servi le gâteau, je me suis réveillé en sueur, complètement oppressé, comme si on m’écrasait la poitrine.

La semaine dernière, j’ai décidé de prendre les choses en main. Je n’allais quand même pas me faire avoir par cette fichue trouille. Je me suis fait tester. Comme ça, juste pour savoir, pour arrêter de m’ausculter en permanence. La queue pendant deux heures au milieu d’autres angoissés, mais le jeu en valait la chandelle. Négatif. J’étais content. Sauf que ça a recommencé deux jours après, le petit stress insidieux, qui grandit, grandit. Le nez de ma collègue qui dépassait dans l’ascenseur, le courrier que j’ai de plus en plus de mal à sortir de la boîte aux lettres, l’idée saugrenue du patron de nous offrir un café… Je crois que j’aurais préféré être positif ! Au moins, j’aurais su pourquoi j’avais peur. Au moins, on m’aurait forcé à rester chez moi.

En même temps, Docteur je la déteste cette peur. Des fois j’oublie de mettre mon masque… Ne riez pas ! ça m’est arrivé l’autre jour en allant au supermarché. Dès que j’ai vu l’œil du vigile, j’ai compris et je suis retourné à ma voiture. Mais j’étais content. Mince, je n’y avais pas pensé le temps de mon trajet, j’avais oublié. Mince, j’étais vraiment content. Mais ça, c’était le petit miracle du mois dernier. Y en a pas eu d’autre depuis. A la place, ça grandit ça grandit, ça grignote mon cerveau. Je suis fichu. Je crois que je vais annoncer mon déménagement à ma voisine et me reconfiner, les volets complètement fermés. Tant pis si je meurs de faim, je mangerai les confitures. Je ne sais même pas si j’ai envie qu’on découvre un vaccin. La simple idée de m’installer dans le même fauteuil que d’autres personnes, la simple idée qu’on touche mon bras pour y enfoncer une aiguille, non merci. J’ai peur Docteur. Est-ce que c’est grave ? J’espère que vous recevrez bien ce message. J’ai préféré ne pas venir à votre cabinet pour éviter de vous contaminer.

5 commentaires sur « Consultation »

  1. J’ai du retard dans la lecture de tes précédents textes, mais celui-ci alors là tu m’as toute décrite 😂 😜on se retrouve tous à un moment où, ou, ou 😜 Dans ton texte 👏🏻👏🏻👏🏻👏🏻

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  2. Tu es en train de nous faire un » journal de la Covid », qui deviendra un must du 21ème siècle ! 😊 c’est très bien vu et c’est très bien écrit ! bravo ! des bises bruno

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