Plage et coquillages

Les aventures de Max – Épisode 5

Quand j’ai vu les menhirs, j’ai failli tomber à la renverse. Décidément, mes parents ont un problème avec la modernité. Même en Bretagne, ils veulent nous faire le coup des richesses historiques insoupçonnées. Par chance, fausse alerte : ils nous ont juste obligés à monter en haut d’une espèce de mirador pour nous montrer que les pierres étaient parfaitement alignées et nous faire admirer les prouesses technologiques de nos ancêtres, la 5G ça n’est rien à côté. On a hoché la tête pour leur faire plaisir et en bas du mirador, on a demandé si on pouvait acheter un porte-clefs menhir qui s’allume quand on appuie dessus. Il n’ont pas voulu, ils ont préféré acheter des cartes postales. À l’heure des réseaux sociaux je ne comprends pas trop à quoi ça sert, mais tant mieux pour eux s’ils vivent à fond leur rêve préhistorique. Heureusement, ensuite, ils nous ont laissés tranquilles, on a pu aller voir des rochers en liberté. Plage et mer à gogo. De toute façon, moi, j’aurais fait n’importe quoi pour revoir mes cousins, alors une promenade pour voir des lignes de cailloux ce n’était pas si grave vu qu’on a eu le droit d’aller se baigner ensuite. Mon petit frère était déçu de ne pas pouvoir ramasser des bouts de dolmen, mais il s’est rattrapé avec les coquillages.

C’était chouette la mer. On a revu toute la famille. On a dû inventer des chorégraphies pour se dire bonjour, mais on était bien contents d’être ensemble. Mon petit frère a chargé son doudou de faire plein de bisous à tous les gens qu’il aime. J’ai bien vu que Maman était contente de l’avoir lavé avant de partir. C’est que c’est compliqué pour mon petit frère parfois. Avant, Papa et Maman le grondaient quand il ramassait des chips par terre, maintenant ils le grondent surtout quand il prend des chips dans le bol des invités. Je me demande s’ils ne deviennent pas un peu zinzins à force. L’été dernier, ils étaient fiers de faire visiter notre location tellement pratique et fonctionnelle ; cette année, quand des amis arrivent, c’est limite s’ils ne se vantent pas, avant tout, d’avoir lavé toutes les poignées des portes. Ils sont devenus des pros de l’invitation du monde d’après. En parlant de l’appartement qu’ils ont loué cette année, il était pas mal, avec une super vue sur l’océan et une livebox en parfait état de marche, le top. On a juste eu du mal à dormir une fois, tellement il y avait de bruit dans l’appartement à côté. Le lendemain, le gérant de la résidence était assez énervé, il postillonnait partout en parlant. Il a expliqué à Maman et Papa que c’étaient des jeunes qui faisaient une fête parce qu’ils n’avaient plus le droit d’aller à la plage le soir à cause du covid. Euh pardon, à cause de LA covid. Il paraît que c’est un nom féminin maintenant. Je sais que les femmes luttent pour leurs droits, mais là, je ne sais pas si ça sert tellement leur cause d’avoir féminisé une espèce de monstre à pointes velues. Enfin bon, d’un certain point de vue, maintenant on a LE coronavirus et LA covid, la parité est respectée. Ouf.

Les masques aussi, il y en a pour tous les goûts, vive l’égalité des sexes. Ma petite sœur en a acheté un avec des sirènes roses, mon petit frère en a choisi un avec des super héros qui combattent des météorites. Il est assorti avec le costume de Spiderman qu’il a absolument voulu mettre dans sa valise. On n’est jamais trop prudent. Pendant toutes les vacances, il a imaginé qu’il était un géant qui sautait par-dessus les vagues, même pas peur avec sa bouée requin. Ma sœur, elle, quand elle n’était pas occupée à surfer sur les rouleaux ou à se fabriquer des colliers d’algues, a inventé un jeu génial avec les quilles finlandaises : on l’a appelé le « jeu du super contaminateur ». Tu choisis une quille et elle doit faire tomber le plus de quilles autour d’elle. Une fois, j’ai réussi à envoyer toutes les quilles d’un coup à l’hôpital, j’étais drôlement content.

Dans l’ensemble, on a fait bien attention. Sur la plage presque personne ne portait de masque, à part la marchande de glaces, mais à l’intérieur, et même dans les rues, beaucoup de gens le portaient. Nous aussi. Au cinéma, par contre, ce n’était pas obligatoire. Papa et Maman se demandaient pourquoi, mais moi je sais bien que c’est pour qu’on puisse continuer à manger du pop corn et des bonbons. Encore heureux ! Ça faisait très longtemps, qu’on n’était pas allés voir un film, ma sœur et moi. Avec les cousins, on a vu Les Blagues de Toto. On a bien ri même si ça nous a fait un peu bizarre au début de voir une école normale avec des enfants assis les uns à côtés des autres. Ça a rendu ma sœur un peu nostalgique. De leur côté, les parents étaient tout contents car ils ont pu passer une soirée en amoureux. Maman a mis son plus beau masque – celui avec les poissons – et ils sont allés manger des fruits de mer. Apparemment ils avaient oublié leur smartphone pour consulter le menu par QRCode, mais ça n’a pas posé de problème : le restaurant était super, des serveurs absolument charmants. Ensuite, ils ont enchaîné avec le cinéma. Le film leur a fait un drôle d’effet, par contre. Si j’ai bien compris, c’était une histoire post-apocalyptique où toutes les femmes meurent d’une mystérieuse pandémie. Maman avait l’air toute stressée en rentrant, elle tenait fort la main de Papa, et elle s’est précipitée sur ma sœur pour la serrer dans ses bras. Heureusement, ce n’était qu’une angoisse passagère. Maman est en pleine forme en ce moment, elle revit, comme elle dit. Dans la voiture, elle ne supporte pas quand je mets Skyrock à fond, mais elle nous fait écouter La Flûte enchantée super fort, pour notre culture et surtout parce que ça la met de bonne humeur. Moi, sur le principe, mes goûts mis à part, je ne vois pas la différence de fond entre du rap en anglais et la Reine de la Nuit qui hurle en allemand. Il paraît qu’il faut que je me fasse l’oreille. Pas facile avec les vocalises. Et puis, Maman, elle court, elle marche, elle nage, elle s’agite, des fois on a du mal à la suivre. Une fois, malgré le vertige, elle a même sauté de la digue du port avec nous. Elle dit qu’on n’a qu’une seule quarantaine, qu’il faut la savourer. Carpe diem. Et voilà, encore du français pas traduit, c’est bien la peine de se plaindre de la société qui s’anglicise. Je crois que j’ai compris l’idée, cela dit. Pourquoi pas si ça lui fait plaisir de profiter de la vie. Quand elle a vu que les statistiques covid la rangeaient dans les jeunes de 15-44 ans, ça lui a donné encore plus la pêche. Elle a failli se remettre à la planche à voile. Elle a quand même moins fait sa maligne quand elle a voulu sauter avec nous en trampoline et qu’elle n’a pas réussi à s’arrêter. Mon petit frère a failli la recevoir sur la tête, je crois que ça lui aurait fait plus de mal qu’un astéroïde ou que l’orage qui nous a complètement trempés un soir.

D’ailleurs avec l’orage, on est tombés malade. Moi d’abord, puis les parents. Gorge qui pique et qui gratte, nez qui coule et qui enfle, le rhume quoi. SAUF que je voyais bien que Papa et Maman me regardaient d’un drôle d’air quand je toussais. Des fois ils me passaient la main sur le front l’air de rien. Quand ils se sont mis à éternuer eux aussi, ils ont fini par en parler à un ami médecin, et là, bingo, à nouveau le monde la tête à l’envers. D’habitude quand tu es malade, le docteur te dit que ça va s’arranger même quand tu as de la fièvre, que ça ne sert à rien de se précipiter chez lui, qu’on va voir si ça passe avec du doliprane. Alors que là, il a demandé Maman et Papa d’aller faire le test covid…. Le drame quand Maman nous l’a annoncé à la plage. Mon petit frère, qui n’était même pas concerné, courait partout en criant qu’il ne voulait pas se faire tester, les parents le poursuivaient en essayant de le faire taire, les autres gens commençaient à nous regarder d’un air bizarre.

Le lendemain, Papa et Maman m’ont réveillé à l’aube vers 9h et m’ont traîné à la grande tente blanche à l’entrée de la ville. Franchement, je ne souhaite à personne de vivre ça. Une scène de post-apocalypse dans mon nez. L’infirmière m’a enfoncé la tige tellement profond que j’ai cru que ça allait sortir par les oreilles. Dommage qu’on n’ait pas un nez avec une seule narine, la torture aurait duré moins longtemps. Carrément horrible. Après il a fallu attendre le résultat du test, on avait hâte de savoir. Un peu comme au loto, sauf que là, on n’avait pas envie de gagner. En attendant, Papa et Maman ont dit qu’on allait éviter de sortir, que c’était plus prudent de rester dans l’appartement, qu’on allait pouvoir bien profiter de la vue sur l’océan. Mais quand mon petit frère a mis son costume de Spiderman et a commencé à envoyer des coquillages un peu partout avant de foncer sur notre sœur comme si elle était une quille finlandaise, ils ont dit que finalement, c’était quand même plus sain de sortir prendre l’air et faire de l’exercice, que de toute façon on se mettrait très loin des gens sur la plage et qu’on ferait bien attention à la direction du vent. Le résultat est arrivé assez vite, négatif heureusement. Quel soulagement de savoir qu’on hébergeait des microbes en bonne santé. On a racheté un stock de mouchoirs jetables et on a mangé des crêpes pour fêter ça.

Pour se remettre de ces émotions, on a arrêté de se baigner dans l’eau froide et on est allés au zoo. Mon petit frère en avait envie depuis très longtemps, il était super content de voir les girafes et les zèbres. Il a passé aussi beaucoup de temps à observer une limace par terre. Je crois qu’il était bien embêté qu’elle n’ait pas de coquille pour se protéger comme les escargots. Il aurait bien voulu l’emmener pour l’adopter et la présenter aux bernard-l’hermite, mais Maman n’a pas voulu. Elle lui a expliqué qu’il faut respecter la liberté des animaux sauvages. Quand on est retournés à la plage, mon petit frère s’est mis à ramasser le plus de coquillages possible en forme de coquilles. Il a construit un grand zoo de sable où il les a tous installés en les classant par espèces. La marée allait tout détruire, il a attendu la dernière minute avant de les sauver. Le soir, il a mis tous ses amis coquillages dans un seau à côté de son lit. Quand il a fallu partir, Papa et Maman l’ont convaincu de les relâcher. Car oui, il a fallu partir, les meilleures choses de l’été ont une fin…

On a mangé une dernière glace à l’italienne, on a refait nos valises avec du sable à l’intérieur, on a désinfecté les clefs avant de les rendre à l’agence et on a repris la route. Bientôt la rentrée. J’espère qu’on ne va pas jouer au « super contaminateur » pour de vrai et en même temps, j’aimerais bien retrouver une vie normale, où on peut se battre tranquillement à la récré. Mais il paraît qu’on va à nouveau devoir mettre le masque en classe, les profs aussi. C’est plutôt marrant quand tu essaies de reconnaître des gens connus qui sont masqués – Papa et maman adorent jouer à ça quand ils regardent les infos sur BFM – mais avec de nouveaux profs ça risque d’être nettement moins sympa. Qu’est-ce qui va se passer si on a un rhume, si on oublie son masque, si on tousse sur un prof, si le prof nous tousse dessus ? Ça me donne le vertige quand j’y pense de trop. Les Totos du 21e siècle vont avoir du pain sur la planche pour trouver de nouvelles blagues. Remarquez, le bon côté c’est que les profs vont peut-être arrêter de nous bassiner pour qu’on réponde à leurs questions. Ce sera toujours ça de moins à faire pour les efforts et les postillons. Finies les notes de participation, vive la note de distanciation.

2 commentaires sur « Plage et coquillages »

  1. Caroline à la plage ! 😊 et : Quel soulagement de savoir qu’on hébergeait des microbes en bonne santé j’adore ! Bravo bisous et bonne rentrée !

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